Impossible de dissocier la carrière d’Eusebio de l’histoire du Portugal. A l’heure où les stars du football monnayent leurs talents auprès des plus grands clubs de la planète footballistique, difficile d’imaginer qu’elles puissent faire toute leur carrière dans un seul club et dans un seul pays. Difficile donc d’imaginer qu’il puisse y avoir un nouveau Eusebio da Silva Ferreira.
Gloire du Portugal, à peine entré au SL Benfica, il le restera jusqu’à sa mort et encore aujourd’hui. Comme d’autres grandes figures du Portugal tels que le grand poète, Fernando Pessoa ou la reine du fado, Amalia Rodriguez. Icônes indispensables de l’Etat Nouveau d’Antonio de Oliveira Salazar.
Eusebio, une carrière de joueur professionnel toute portugaise
Les débuts d’Eusebio
Eusebio commence sa carrière sportive dans l’athlétisme, au Mozambique alors colonie portugaise. Il est champion junior sur 400, 200 et 100 m. Il en gardera la vélocité pendant toute sa carrière footballistique.
De fait, il commence le foot assez tardivement. Né en 1942, il entre à 15 ans au Lourenço Marques FC. Ce club mozambicain, dénommé aujourd’hui GDM, a comme partenaire le Sporting CP.
Tout de suite, il y fait des étincelles. Pourtant, c’est le SL Benfica qui le remarque et qui s’empresse de signer avec le jeune joueur. Au nez et à la barbe du Sporting ! Il a alors18 ans.
Le roi du SL Benfica (1960-1975)
Eusebio va faire l’essentiel de sa carrière au SL Benfica. A peine arrivé, il fait partie des grands. il participe d’emblée aux grandes rencontres, coupe d’Europe des clubs champions, Intercontinentale, et gagne son premier championnat du Portugal en 1961. Il le gagnera encore dix fois ! Sans même parler de la coupe du Portugal qu’il gagne 5 fois.
De matchs en matchs, Eusebio devient » O pantera negra » ou « O rei« . C’est qu’il est un attaquant de rêve. Devant les défenses adverses, sa rapidité, la qualité de ses dribbles, la force des frappes de son pied gauche font merveille. On le compare à Pelé.
Les résultats suivent. Non seulement, grâce à lui, le SL Benfica devient un club qui compte au niveau européen, mais la sélection nationale parvient aussi à se hisser aux tout premiers rangs de l’élite mondiale.
De fait, le SL Benfica remporte la coupe d’Europe des clubs champions en 1962 et la sélection nationale finit sur la troisième marche du podium lors de la coupe du monde de 1966.
Eusebio ballon d’or et soulier d’or
On ne compte plus les années pendant lesquelles Eusebio a été déclaré meilleur buteur. Que ce soit pendant les compétitions nationales ou pendant les compétitions internationales, notamment européennes.
Plusieurs fois « nominé », il lui faudra néanmoins attendre 1965 pour se voir décerner le ballon d’or. Ce sera le premier joueur noir à qui il aura été décerné. En effet, si son père est un colon d’origine portugaise, sa mère est mozambicaine.
Quant au soulier d’or, il sera le tout premier à l’avoir en 1968, l’année de sa création. On le lui attribuera à nouveau en 1973.
Rappelons que le ballon d’or récompense le meilleur joueur de football de l’année et que le soulier d’or récompense le meilleur buteur européen tous championnats confondus.
Fin de carrière d’Eusebio
On peut dire que l’apogée de la carrière d’Eusebio se situe autour du milieu des années 60, avec la coupe du monde comme point d’orgue.
Après 1966, les résultats d’Eusebio déclinent. Ce qui ne l’empêche pas d’être toujours aussi populaire. Les blessures s’enchaînent. Il sera opéré au genou pas moins de sept fois. Et en 1996, un jacuzzi défectueux lui cause de graves brûlures.
Après avoir quitté le SL Benfica en 1975, Eusebio joue quelque temps pour deux clubs portugais de deuxième division, de 1976 à 1978, et de même, pour des clubs américains ou mexicains.
Il met un terme définitif à sa carrière en 1978. Il a trente-six ans. Le SL Benfica en fait alors son ambassadeur pour le monde et on lui attribue une place à vie dans la tribune officielle.
Eusebio, une icône de l’histoire contemporaine du Portugal
Eusebio s’est toujours défendu de faire de la politique, comme il a d’ailleurs toujours été très discret sur ses relatons familiales. Pour lui, disait-il :
Ma politique, c’est un ballon ».
Cependant, toute sa carrière s’est pratiquement faite pendant le « règne » d’Antonio de Oliveira Salazar (1889-1970). Ce dernier nommé président du conseil en juillet 1932 ne quittera le pouvoir qu’à sa mort en 1970. Son successeur, Marcelo Caetano, ne tiendra pas aussi longtemps et sera renversé par la révolution des œillets en 1974.
Compte tenu de la nature du régime mis en place par le professeur Salazar, la carrière d’Eusebio en a naturellement subi les effets. C’est, notamment, la principale raison pour laquelle Eusebio n’a jamais pu faire l’objet d’un transfert vers un autre club européen. Cela lui sera toujours interdit.
Le régime d’Antonio Salazar
A l’heure actuelle, pour la plupart des observateurs de la vie politique européenne, Antonio Salazar est l’instigateur d’un régime autoritaire qui a « étouffé » le Portugal pendant plus de 40 ans.
L’objectif de ce régime qui restera dans l’histoire comme étant celui de « L’Estado Novo » instauré par la « Ditadura Nacional » est de préserver les valeurs traditionnelles de la Famille, de la Patrie, du Catholicisme, de l’Autorité et du Travail.
Malgré un fonctionnement qui rappelle à certains égards celui de l’Italie fasciste ou de l’Allemagne nazie. Cela, en particulier, du fait de l’existence de la policia Internacional e de defenso do estado (PIDE). Mais, il ne l’a pas entrainé aux mêmes extrémités.
En effet, le Portugal de Salazar est membre fondateur de l’OTAN en 1949 et rejoint l’ONU en 1955. De même, il s’intègre progressivement dans les institutions européennes via l’AELE en 1960, l’OCDE en 1961 et un accord de libre-échange avec la CEE, l’ancêtre de l’UE, en 1972.
Ainsi, malgré la nature de son régime, fortement décrié par une grande partie de l’intelligentsia, le Portugal est parfaitement bien intégré dans la communauté internationale.
Un régime qui a besoin de facteurs de cohésion populaires
A l’époque de Salazar, du moins à ses débuts, le Portugal est à la tête d’un vaste empire colonial hérité d’une histoire glorieuse commencée avec Henri le Navigateur (1394-1460).
Plus exactement, quand il devient gouverneur du très riche Ordre du Christ, qui a succédé à l’Ordre du Temple, après la dissolution de ce dernier par Philippe le Bel.
Comme pour les autres empires coloniaux européens, l’empire colonial portugais est agité, à l’issue de la seconde guerre mondiale, par les courants indépendantistes.
Pour essayer de les juguler, l’Estado Novo va transformer les colonies portugaises, en Inde et en Afrique, en régions à part entière faisant partie d’un Portugal pluricontinental.
La tentative n’est pas sans rappeler celle menée par la France, au même moment, avec la Communauté française. Mais, de la même façon, ce sera finalement sans succès.
Eusebio au cœur de la communication du régime salazariste
En attendant, pour que la « mayonnaise » puisse prendre, indépendamment de la PIDE, véritable police politique, le régime d’Antonio Salazar mise sur les 3 F : Fatima, Foot et Fado.
C’est à Eusebio qu’il appartiendra d’incarner le F de Foot. Son origine mozambicaine, son mariage avec Flora, native elle aussi du Mozambique, ses succès nationaux et internationaux vont en faire un marqueur irremplaçable de l’Estado Novo. Même si c’est à son corps plus ou moins défendant.
Ce pilier du tryptique glorieux voulu par Antonio Salazar, par ailleurs soucieux d’apparaître le moins possible en public, ce qui ne sera pas du tout le cas d’Eusebio, mis en quelque sorte « à toutes les sauces » par les médias, va perdurer bien au-delà du régime lui-même.
Eusebio, une icône du Portugal contemporain
Sous Salazar, les succès d’Eusebio ont permis au Portugal de faire partie de l’élite mondiale dans le domaine sportif. Et ce n’est pas rien quand pendant des décennies les Portugais ont eu le sentiment d’être à la traîne des autres nations après avoir été une grande puissance mondiale.
Dur de n’être plus, en somme, qu’une petite nation de 10 millions d’habitants répartis sur moins de 100 000 km2. Un cinquième de la France !
A sa mort en 2014, il n’a alors que 72 ans, l’Etat portugais décrète un deuil national de 3 jours. L’année d’après, le 3 juillet 2015, il est inhumé dans le Panthéon national. Soit près de 40 ans après la fin du régime salazariste.
Aux côtés d’Amalia Rodriguez et de 10 autres personnalités, il y est célébré au même titre que 4 présidents de la République et de grands romanciers ou poètes comme Almeida Garrett ou Aquilino Ribeiro.
Sa statue trône désormais pour l’éternité à l’entrée du stade Estadio da Luz, le stade du SL Benfica, dont il a fait la gloire, et on y accède par une avenue qui porte son nom.
Qu’est-ce qu’un grand joueur de foot ?
Certes Eusebio a été un joueur exceptionnel qui a marqué l’histoire du foot, en général et du foot portugais, en particulier.
Mais, au-delà de son palmarès sportif, Eusebio représente pour les Portugais quelque chose de plus. Il est le symbole à la fois d’une renaissance et d’une nouvelle approche de la culture portugaise.
Une approche qui fait de cette culture, une culture plus ouverte sur la diversité et les différentes origines ethniques.
La renaissance du Portugal entamée à la fin des années 70 s’est poursuivie depuis. Et le foot y tient toujours la première place. Cet autre joueur exceptionnel portugais qu’est CR7, autrement dit Cristiano Ronaldo est là pour le rappeler.
Pour finir, de l’histoire d’Eusebio, si on doit ne retenir qu’une chose, c’est qu’un grand joueur, c’est-à-dire un joueur dont on parle de génération en génération, c’est un « seigneur » qui réunit en lui à la fois un talent unique et la capacité à incarner un mythe dans lequel un pays tout entier peut se reconnaître.

